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Enfance

Enfance
L'enfance, ou l'âge d'or.
A nous, qui fûmes enfants. A nous, qui seront enfants.

« Quand les Dieux et les hommes mortels furent nés en même temps, d'abord les Immortels qui ont des demeures Olympiennes firent l'Age d'or des hommes qui parlent. Sous l'empire de Kronos qui commandait dans l'Ouranos, ils vivaient comme des Dieux, doués d'un esprit tranquille. Ils ne connaissaient ni le travail, ni la douleur, ni la cruelle vieillesse; ils gardaient toujours la vigueur de leurs pieds et de leurs mains, et ils se charmaient par les festins, loin de tous les maux, et ils mouraient comme on s'endort. Ils possédaient tous les biens; la terre fertile produisait d'elle-même et en abondance; et, dans une tranquillité profonde, ils partageaient ces richesses avec la foule des autres hommes irréprochables. Mais, après que la terre eut caché cette génération, ils devinrent Dieux, par la volonté de Zeus, ces hommes excellents et gardiens des mortels. Vêtus d'air, ils vont par la terre, observant les actions bonnes et mauvaises, et accordant les richesses, car telle est leur royale récompense. »
Hésiode, Les travaux et les jours


Antoine Saint-Exupéry, dans Le Petit Prince, écrit très justement « Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants. (Mais peu d'entre elles s'en souviennent.) ».
Apophtegme ? Je ne le pense pas.
Nous n'étions qu'enfants, et cela, nous ne devrions jamais l'oublier. Qu'enfants ? Nous touchons à l'esprit même de cette brève pensée. Nous étions enfants, pour sûr, mais qu'est ce que l'enfance ?

Maintes fois, nous avons écouté, enfant -ou plutôt entendu, à notre grand dam- « Petit, profite bien de ta jeunesse, c'est le meilleur moment de la vie ». Et lorsque nous demandions plus amples explications, en guise de réponse, nous n'étions gratifiés que d'agaçants laconismes proches du... « Tu comprendras. Plus tard ».
Je vous sens présager, par ce titre, cette dédicace de St-Ex et ces relents néo-prophétiques d'adultes mélancoliques, que je me prépare à une longue apologie du bas âge, d'un monde idyllique, et je vous entends, idéalisé. Que nenni. Enfin, pas excessivement.

Je ne sais pas si j'ai compris la leçon que devait me délivrer le temps. Je ne sais pas vraiment si ces augustes augures auraient résumé leurs idées en ces mots. Néanmoins il me semble, en regardant par-dessus mon épaule et surtout face à moi, à l'aune de ces gestes amples et de ces jeux braillards, avoir surpris quelques vérités.
Je n'étais enfant ce que je suis aujourd'hui. Et « si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre ».

Quelle serait cette différence si profonde entre l'état infantile et celui de l'adulte ?
Je citerai une fois encore Rousseau, qui à la fin de son Discours sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes, déclare, très justement : « le sauvage vit en lui-même ; l'homme sociable toujours hors de lui ne fait vivre que dans l'opinion des autres, et c'est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence ».
L'enfant ne serait-il pas ce sauvage, que l'enchainement des saisons « socialise » ?

Recueillons-nous un moment en nos souvenirs. Lorsque nous considérons l'ère de notre enfance, n'est-il pas un dénominateur commun à toute personne et à chaque instant ? N'en émane-t-il pas une impression diffuse de sérénité ? Je me souviens de cette volupté des sens, de la contemplation délicieuse de la nature. Je me souviens de cette effusion de joie et de ces émerveillements perpétuels, si caractéristiques de l'enfance qu'ils apparaissent pour moi, non seulement caractéristiques d'un esprit de découverte et d'innocence, mais par l'inaltérabilité de cette inclinaison naturelle, consubstantielle à « l'âme d'enfant ». Et si l'on use et abuse de ces mots pour qualifier une certaine candeur présents chez nos pairs, l'expression n'en révèle pas moins ce qu'est « l'état de nature » de l'Homme que nous sommes. Dans son Second Discours, Rousseau identifie la chute à l'émergence de la propriété au sein des Hommes. Je la situerai quant-à-moi pendant l'adolescence, qui constitue un choc des cultures et, plus qu'une sortie de l'enfance, une véritable expulsion.

Pascal écrit dans Pensées « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants. C'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre ». (Pensée 64-295). L'adolescent, lui, ajoute à son référentiel autocentré, l'avis présumé de l'Autre. Ce chien est à moi, dit l'adolescent non seulement pour communiquer qu'il est à lui et non à l'interlocuteur, mais aussi pour influencer sur son avis –impliquer qu'il n'est pas pauvre, qu'il est attentif, qu'il n'est pas sans défense et tans d'autres possibilités de la sorte- et, plus pernicieusement sur l'avis qu'il se fera de lui-même à partir de la réaction de son interlocuteur –la fierté, notamment-. Voilà l'usurpation de l'innocence. Or « l'admiration de je ne sais quelles prétendues grandeurs, frivoles dédommagements de la servitude, [...] ne vaudront jamais l'auguste liberté. » (Rousseau, ibid)

On pourrait me rétorquer que considérer et prédire l'avis de ses pairs, qualité nécessaire à la vie grégaire, tient plus du perfectionnement de ses facultés, sinon cognitives du moins sociales. Sûrement. L'enfant est peut-être cette bête brute qui se joue de la réaction de son entourage et vit dans son confort égoïste. J'oserai prétendre néanmoins, qu'il n'en résulte pour autant qu'une plus grande liberté et un plus intense bonheur, lui-même communicatif. L'innocence transparaît ; la béatitude se transmet. Combien d'hommes fats ont accueilli avec bienveillance de cinglantes critiques lorsqu'elles émanaient d'un homme franc et simple ? La complexification de l'échange, bien loin de le rendre plus fécond, le détend, et souvent, le paralyse. Mécompréhension des interlocuteurs et mésinterprétations des discours sont l'apanage quotidien de l'adulte, qui ne s'est pas, a fortiori, perfectionné, mais s'est modifié.

A ce paradoxal éloignement des êtres qui aspiraient à se rapprocher par l'apprentissage et l'amélioration de leurs arts, nous pouvons ajouter un changement cardinal en cette période de l'adolescence : la prise de conscience rude de notre finitude, et sa résultante : la monomanie du temps. Combien d'enfants tourmentés incessamment par leur montre ? Fort peu il me semble.
Combien d'adultes affranchis de cet objet fascinant ?

La métamorphose proviendrait également, en mon sens, du rôle notable et croissant de l'intégration dans un groupe sur notre comportement.
Il est une barrière infranchissable, l'individualité des consciences –ndlr : nous écartons les théories de possibilité de consciences collectives chez les hommes-. Or pour être accepté par le groupe, chacun sera amené à montrer à l'autre qui il est, ce qu'il pense, mais aussi, ce qui le démarque de ceux qui l'entourent. Or de par l'existence de cette barrière, ne pouvant percevoir directement et intégralement cette vérité, ce message ne consiste plus en une sorte de témoignage brute mais plutôt en une sorte de mise en scène. Cette apologie du Moi, parfois ridicule, de par le décalage flagrant avec ce qui est, réside en de curieux plaidoyers de ce que l'on voudrait être, bien plus souvent de ce que l'on est.
Car, en réalité, le discours naturel de l'enfance aurait tendance à se transformer en un enchainement d'anticipation et d'adaptation. Je ne dis plus ce que je pense, ce que je vis, mais plutôt ce que je pense le mieux à communiquer, ce qui sera le moins mal interprété ; ainsi cette anticipation de la réaction de cet alter ego revient à interpréter une future interprétation, considérer mon message présent à l'aune des données que j'ai sur lui, de la manière dont je présume qu'il analysera mes dires –ndlr : et un comportement, qui n'est autre qu'un message non verbal, répond à cette même logique-.
Il y a donc perte de l'authenticité de la relation mais également, dans un second temps, remise en cause de soi, par feedback, ou précisément par notre interprétation de cette réponse.
Or l'enfance par son côté bourru, se garde bien d'interpréter à tout va, par volonté d'intégration parfaite. Ce besoin ne se fait pas sentir si vivement, et l'enfant, confiant de son état et de ses capacités, ne sera pas, intuitivement sur ses gardes et dans l'expectative.

Cette tendance est d'autant plus marqué au contact du sexe opposé –ndlr : ou du sexe convoité, devrais-je dire-. La volonté de séduire, omniprésente au contact de ses pairs, et d'autant plus prononcé auprès de ceux, ou celles que l'on désire. Or vouloir posséder l'autre incrémente l'intensité du rapport, et plonge l'individu dans un mécanisme de compétition, entre moi et l'autre, d'où naîtra un certain ordre de préséance ou, du moins, se formera (ou s'affinera, soyons prudent) l'image de soi.

Ces processus créent non seulement une mise à distance par rapport à soi et à l'autre (et pas forcément, comme nous l'avons vu, positive) mais engendre, par leur répercussion sur notre perception de nous même, de notre ego, du ressentiment, vis-à-vis de l'autre, vis-à-vis de soi, de nos actions imparfaites, et jugées erronées.

Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra, écrit : « Je vais vous dire trois métamorphoses de l'esprit : comment l'esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant ».
C'est en ce sens que je le comprends.

# Posté le lundi 26 mai 2008 20:33

Modifié le dimanche 01 juin 2008 11:41

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