Une question tellement passionnante qu'elle sonne en ma bouche comme un refrain.
Curieux ? Indiscret ? Surprenant ? Inquisiteur ? Je ne sais pas comment tu me qualifierais, mais toi, dis-moi, es-tu heureux ?
Peu répondent négativement, sinon par envie de joute oratoire, par envie de choquer, par simple esprit de contradictions ou dans des circonstances bien précises.
Ou dans des circonstances bien précises. Ainsi, éprouver une douleur influe sur la perception du bonheur, et banalise l'assimilation bonheur/plaisirs.
Et si aujourd'hui je réponds à cet étrange étranger –c'est moi, suis un peu, bordel !- :
« Putain, non, je ne suis pas heureux/se » parce que j'ai un exam stressant/parce que mon grille pain a explosé/parce que je n'avais plus de jus d'orange ce matin –c'est qu'en plus j'emmerde parfois les gens le matin, sisi !-.
Ainsi le court terme détermine ma vision du bonheur.
Et logiquement, je ne pourrais pas être heureux.
Pourquoi ?
Pensez vous que l'on puisse apprécier la douceur de sa peau si l'on s'écorche à la suite d'une démangeaison, d'une piqure d'un insecte suicidaire –faut pas s'aimer pour risquer de se poser et de rester immobiles une dizaine de seconde pour tenter d'arracher quelques millilitres de sang- ou d'un simple bouton ? J'ai plusieurs dizaine de mètres carrés de peau, et pourtant je me focalise sur une surface ridicule. Je vis des dizaines d'années, je vis des milliards d'expériences, pourtant une démangeaison marginale peut me plonger dans un état de frustration, de colère ou même de tristesse.
Comment une brève douleur pourrait-elle bannir le bonheur ?
Passons. Celui qui dit ne pas être heureux pour une contrariété ne le dit pas par conviction mais par simple exaspération, par maux d'humeur, ou, au pire des cas, ne considère pas le bonheur stricto sensu. (Je pense d'ailleurs que certains ne sont pas capable d'épouser cette état de plénitude –du moins en ce moment M0-, mais vous les connaissez, ceux qui vous martèlent du « Comment tu veux que je sois heureux avec tout le travail que j'ai en ce moment ? » ou quelques variantes fétides)
Mais, alors tout le monde est heureux ?
Cool ! Pourtant je n'en ai vraiment pas l'impression.
« Et sur une échelle de 1 à 10, à quel degré placeriez-vous votre présent bonheur ? ». Et là, vous vous rendez compte qu'une majorité l'identifie à une suite inlassable de petits plaisirs, à un tourbillonnement de douceurs. « Je mettrais... 7 . » « Pourquoi 7 ? » « Je sais pas, en ce moment ça se passe pas super avec mon copain ».
Ouch. Ce n'est pas sans rappeler la situation précédente.
Il faudrait peut-être se mettre d'accord sur ce qu'est le bonheur avant de l'évaluer, et éventuellement de dégager les conditions nécessaire pour son exécution.
Qu'est ce que pour toi le bonheur ?
Question absconse. Le bonheur en lui-même est ardu à définir. Il serait un état durable de plénitude. Mais pour ébaucher son allure, il est plus commode de ciseler le roc qui l'enserre et se poser ainsi une question beaucoup plus abordable : qu'est ce que n'est pas le bonheur.
Le bonheur n'est pas, comme nous l'avons déjà souligné, le plaisir, stimulation agréable, corporelle et borné dans l'espace et le temps. Mais le bonheur n'est-il, quant-à-lui, qu'un état affectif global ? L'ordre du sensible, qui concernent le plaisir, et le 'sur-plaisir', cet état de plaisir global, qui serait en fait la joie et non le bonheur, est caractérisé par l'éphémère. Le plaisir, la joie, sont dynamiques, le bonheur est, lui, stable, continu et durable. Il ne s'agit pas de s'abandonner au confort du plaisir mais dilater le présent, de l'investir comme véritable durée, mais non par l'imagination et la mémoire, que chacun utilise pour amplifier et de prolonger artificiellement ces contentements. –ndlr : A la manière de Stendhal qui voudrait revivre sans cesses les moments suaves, à la manière de Julien sur la route de l'échafaud-
La difficulté provient principalement d'un caractère fondamental du bonheur, il est subjectif. Et cela est naturel. Nous vivons différemment chaque situation, une même expérience n'est pas vécue de la même façon, alors comment un idéal pourrait être uniforme, comment des modèles variés de confrontation au réel, des valeurs et aspirations hétéroclites pourraient dessiner un même Eden ? Tous désireront l'aponie (absence de douleur) et l'ataraxie (tranquilité de l'âme), mais les modalités oscilleront, forcément. –bien qu'Alain, très justement en mon sens, met en exergue le rôle de l'effort et des petites contrariétés, qui permettent la jouissance de l'accomplissement, la valeur ajouté du conjecturé-
Un seul leitmotiv, que Pascal a très judicieusement écrit : « Tous les hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils y emploient. Ils tendent tous à ce but [...] C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes. Jusqu'à ceux qui vont se pendre » (Pensée, 181)
Comment donc boire ce précieux jus ?
Lorsque je guigne cet état, je dégage deux caractères, dont le premier me paraît irrévocable.
Le premier, un double accord. Accord harmonieux entre ses aspirations et l'ordre naturel des choses. Rencontre heureuse entre les règles ineffables du cosmos et les valeurs de l'individu. Et, parallèlement, accord entre ses valeurs et ses actions. Concordance de notre morale et de notre vie, de ce que l'on juge bon et de ce que l'on accomplit.
Je suis heureux lorsque je vise à perpétrer ce qui est réalisable, ce qu'il est sensé de faire, ce que l'Homme, créature d'un quelconque Dieu –ndlr : avec tout ce que l'on voudra bien mettre derrière cette étiquette si lunatique-, est -ou serait- censé exécuter. Et je suis vraiment heureux lorsque j'accomplis effectivement ce que je vise à produire, lorsque j'accomplis ce que je juge Bon.
Le second, contingent, est une voie qu'il me semble bon explorer pour être heureux.
Tout est mouvement, moi, ceux qui m'entourent, ce qui m'entoure, tout.
Or, un film terriblement réaliste et cocasse m'a inspiré ce second chemin. Dans « Two days in Paris », Julie Delpy constate amèrement que la photo plonge l'instant dans une sorte de rupture de temporalité, expulse le photographe du présent. Ainsi, la photographie, et, plus largement, toute forme contemplative n'est-elle pas une clef pour atteindre un bonheur consistant, détaché de tout désir, de toute frustration, bref de toute convulsion de vie, de tout soubresaut impétueux et tourmenté ?
Accessible en tout lieu, pour toute chose, ne nécessitant quiconque, sinon soi, la contemplation, à travers une douce rêverie, installe l'insolite zombie dans une confortable béatitude.
Vous semble-t-il niais, ce farfelu, à rêvasser ? Vous pensez qu'il a une poutre dans le cul ce rétrograde ? Vous le pensez bien simplet celui-ci à se complaire dans ses petites choses ?
A chacun sa panacée.
Le bonheur, c'est d'être heureux ; ce n'est pas de faire croire aux autres qu'on l'est, disait Jules Renard.