Mon dernier article se fait vieux et certains usages ne devraient pas disparaître si aisément. Ecrire ne consiste pas simplement à aligner des mots, les arranger -du mieux possible- vers une merveilleuse harmonie ; faire en sorte que le lilas suive les bougainvillées, la rose les tulipes... Bref non seulement initier une rocade, mais dresser un jardin, son jardin.
Car d'aucuns se questionneront, ou se martèleront cette énigme envoutante et fondamentale...
Qui suis-je ?
Au commencement, épures grotesques, nous sommes cette page, vierge, ou, concédons-le, amorcée par un patrimoine démoniaque, prescrit.
Fardé de cette pellicule élémentaire, sommes-nous devenus qui nous sommes ?
Pouvons-nous nous reconnaître en elle ?
Jugeons-nous des monts pour leur couleur, pour l'épaisseur de leur neige ? Oui, très souvent. Pourtant, puis-je me contenter de ce bref prologue, dont je ne suis au final qu'un simple bénéficiaire spectateur, limace passive glissant sur l'écume paisible de mes aïeux. Certains penseront que les Alpes surpassent tant en qualité qu'en charme le Massif Central parce qu'ils sont plus élevés, plus enneigés. De même combien prétendirent que l'albâtre de notre enveloppe suffisait pour prouver l'excellence de notre c½ur, témoignait de la puissance de notre âme.
Je suis né, BRAUN Willy, petit, braillard, chauve et édenté. Les yeux accordés à mon patronyme, avec une lignée, une famille pour me cajoler, j'étais destiné à atteindre une taille moyenne, avoir la peau blanche -ou jaune diraient-ceux qui me connaissent bien-, disposer d'une implantation capillaire plus qu'insolite, souffrir d'une maladie respiratoire, être élevé par des individus cultivés et attentionnés. J'avais donc des avantages, des inconvénients, qui se mêlaient dans un agglomérat identitaire.
Mais si notre héritage peut varier du don fantastique aux apparents pires legs, il ne conditionne que le Moi-inévitable –objection rejetée, M. Jackson, la pigmentation est inévitable-. Nous sommes bien plus que cette destinée inégalitaire et, trop souvent, injuste.
Qui es-tu ?
Dans cette myriade de présents, se retrouve une constante, un catalyseur puissant : le libre arbitre. Couplé à notre conscience, il sera la plume de notre histoire.
Il n'est pas une programmation grotesque des réponses adaptées mécaniquement aux stimuli. -Ne vous-méprenez pas, je ne nie en aucun cas un instinct humain, nous héritons tous du cerveau reptilien et mammifère. Nous savons, malgré nous, parfois, comment survivre, comment assurer notre descendance, et disposons en contre partie des caractères élémentaires et subissons des émotions grossières. - Il est, comme nous le verrons le maçon de qui nous sommes réellement, à force de choix et de constructions successives. En effet, cet instrument a la capacité non simplement d'affronter la réalité et les geôles du présent, mais également de se projeter dans le futur, de revenir sur notre vécu ou même d'imaginer les scénarios les plus saugrenus.
Qui suis-je, te demandes-tu ? Tu es ce que tu penses, tes rêves, tes aspirations, la façon dont tu interprète ton histoire, ta capacité à déterminer ce que tu souhaites, à élaborer la matrice de valeurs qui guidera ta vie.
Ces éléments vont créer ton Moi-Idéal, et, associé à ton Moi-inévitable, conduira à façonner ton Moi-en-puissance.
Ce Moi-en-puissance est constitutif de ce que nous sommes.
Je suis né pauvre, noir, dans une famille nombreuse, à une époque inéquitable, dans une Amérique violente, dans un système vigoureux, organisé et hiérarchisé. Ce Moi-inévitable paraît peu enviable, n'est ce pas ?
Pourtant il exhortera tans d'énergie, me nourrira de tans de force, alimentera ma Révolte, aiguisera mon Moi-Idéal et a posteriori, ma personnalité, mon charisme, mes hautes valeurs, mon rêve. Je suis Dr. Martin Luther KING, et qui prétendrait que mon identité s'assimile à mon Moi-inévitable brut ?
La sympathie, l'Amour, le lien entre les hommes dépend dans une très large partie de ce Moi-en-puissance. Tout individu subi des pressions, des influences extérieures, subie des variables sur lesquelles il ne dispose que d'un pouvoir très limité. –SARTRE appellerait ces structures des Situations. Et si SARTRE affirmera que nous sommes responsable de chacune de nos actions –ce que je partage-, nous pouvons au moins tous concéder que nous sommes absolument responsable de nos pensées, de nos desseins, du schéma que nous élaborons pour tendre vers la vie qui nous sied. C'est pourquoi ce Moi-en-puissance est fondamentale pour les relations entre individus, aussi miséreux puisses-tu être, je peux être séduit par la douceur de ton âme et de tes pensées, de la manière dont tu as ébauché un monde qui te plaisait, que tu trouvais beau, de la manière dont tu perçois le bonheur.
Toutefois, des milliers d'hommes sont nés aussi mal lotis que le Dr KING, beaucoup ont développé cette force, ces aspirations à un monde équitable et pacifié. Mais cette énergie s'est exprimée en rage, en violence, a entrainé l'attentat, l'assassinat, l'incendie. Histoire quotidienne d'opprimés devenus terroristes, d'idéalismes fanés.
Qui définirait un individu pour ses pensées, pour ses valeurs ? Oui, et cela est sûr, elles constituent une part importante de son être. Mais limite-t-on les faits aux intentions ? Peut-on condamner un homme qui souhaite la mort de son prochain ? Nous pouvons certes, et certainement à raison, ne pas l'estimer, encore moins le louer. Pourtant il n'a en aucun cas accomplis son forfait et n'est donc pas répréhensible pleinement. Le Moi-en-puissance a cela qu'il n'est, tel que son nom l'indique, qu'un devenir probable. Savoir comment fabriquer un explosif, ne signifie pas vouloir en fabriquer, et devenir, un jour, une bombe humaine. Je peux également vouloir le mieux et faire le pire. Je peux aspirer à construire un monde plus juste, à assurer la puissance de mon groupe, de mes semblables et provoquer le pire. Qui peut affirmer que l'intention de Staline était de bâtir une URSS policée et inéquitable ? N'était-il pas, à l'instar de nombreux idéalistes, en quête d'un rêve, d'une utopie ?
Hitler, si fou, violent ou aigri fut-il, ne voulait-il pas sincèrement assurer la domination de l'être humain ? Mais de quel être humain ? Chaque chose, si importante ou évidente puisse-t-elle sembler, dépend de la conception qu'on lui associe. Si d'après moi est humain ce qui a conscience de son individualité et peut se projeter dans le futur, ma vision de l'Homme ne sera pas celle de mon frère, qui lui pense que ce qui est humain a une âme et reconnaît SON Dieu –on remarquera que la définition (mêle la plus concise) requiert auparavant des étapes préliminaires, ici, déterminer ce qu'est l'âme. Ainsi, un Conquistador ne massacrait pas des Hommes, il ne détruisait pas une civilisation, il ne faisait que nettoyer une vermine, certes peut dissemblable par l'apparence, mais non humaine. N'est-ce pas ce que font quotidiennement les dératiseurs ? Parfois même sous vos ordres.
Certes la pression sociale peut entraîner les pires méfaits, mais le plus fréquemment nous supposons seulement ne pas commettre de forfaits.
Qui suis-je ?
Je suis la confrontation perpétuelle d'un Moi-en-puissance à l'absurdité du réel. Je suis chacun des choix, chacune de ces actions réalisées, chaque bifurcation sciemment retenue. Battu par des bourrasques d'émotions, giflé par la férocité d'une société atomisée, normalisé dans l'individualisme –je rejette ici toute connotation négative, nous vivons désormais en tans qu'individu, et si cela mène à des aberrations morales d'un point de vu éloigné, nous jouissons d'une liberté d'être la personne que nous voulons être, nous pouvons ambitionner l'hédonisme dans l'intimité de son être, pouvons nous consacrer aux autres, décider de nos loisirs, se révéler par une toilette, s'épanouir en acquérant sans cesse, à l'instar des plus grands conquérants en soif de terre. Consommer, c'est aussi accroître son territoire, ressentir son pouvoir, sa puissance-. Pourquoi prétendre absurde une vision esthétique de la vie ? Quelle obscénité dans le superfétatoire ? A chacun ses rêves, à chacun son chemin.
D'autres disaient « Diem perditi ! ». Ainsi, un jour sans faire de bien à personne n'était qu'un jour perdu pour l'empereur TITUS.
Et malgré ces quelques digressions, ou précisions facultatives, ce que je veux dire est très simple.
Nous sommes l'agglomérat de facettes cardinales qui composent notre individualité, notre stricte
identité. Je suis partiellement ce Moi-En-Puissance, conditionné par ma naissance, orienté par mon esprit, mais je suis surtout ce Moi-En-Actes, entité résultante des escales autorisées, des étapes retenues, des bifurcations, brefs de nos actions.